Réflexions sur une lecture hors norme

Temps pas Perdu

Robert Harris

Ça y est, j’ai lu Proust. Personne ne m’a suggéré ni encouragé à le lire. En fait, influencé par certains préjugés, je pensais que je ne le ferais jamais, le trouvant trop snob ou suivant d’autres faux calculs, qui l’éliminaient du cadre de mes lectures futures. Je ne recommanderais pas non plus à d’autres de le lire,loin de moi de dire à qui que ce soit : il faut absolument que vous lisiez A La Recherche du Temps Perdu. N’empêche que Marcel Proust est capable de m’envoûter avec des phrases, des images, des observations qui sont propres à lui seul. Même si le narrateur des sept livres composant la Recherche n’est pas Marcel Proust mais un anonyme qui, on nous le dévoile après des milliers de pages, s’appelle Marcel, lui aussi.

On me demande, à tour de rôle, comment c’était, qu’est-ce que tu en as tiré et de quoi s’agit-il ? Sans oublier : Et la madeleine ? Abordons ces interrogations typiques. Et par la suite je citerai certains passages que j’ai trouvés beaux, intéressants, époustouflants, jusqu’à – mot unique de Proust – épastrouillant.

Comment c’était ?

C’était dur, c’était long. Lire Proust fut : frustrant, fascinant, hilarant, édifiant, emmerdant. L’entreprise m’a pris quatre mois, quasi à temps complet, aidé par une tendinite qui ne m’a pas cloué au lit, mais retenu à la maison. (Ce compte rendu a pris autant de temps !) A La Recherche du Temps Perdu – j’ignorais ce détail avant d’entamer l’aventure – occupe 3775 pages dans l’édition Folio Classique, achetés l’un après l’autre dans la librairie de Viuz en Sallaz ou par Amazon. Et lorsque dans un des tomes il manquait des pages, j’avais sous la main l’édition NRF de 1923, sans notations. J’ai donc lu l’opus grosso modo 100 ans après publication, chez moi et en France mais presque dans un autre monde.

Pourquoi dur ? Il fallait s’habituer au langage, surtout l’emploi du passé simple et du plus-que-parfait. Je n’avais pas rencontré telle difficulté avec les précurseurs de Proust, comme Stendhal, Flaubert et Zola, mais je nageais au début. Il me fallait parfois relire un passage trois fois pour en saisir le sens, cherchant le genre du dernier nom pour être sûr, malgré un truc fréquent chez Proust, de détourner l’ultime phrase d’une manière ambiguë. En désespoir de cause, je me tournais vers le PDF téléchargé de la traduction anglaise de C. K. Scott Moncrieff, mais cette version était si fade comparée avec l’originale, que j’ai abandonné, et me suis efforcé de comprendre (avec l’aide de Google pour des mots et expressions inconnues).

Ça s’est tassé par la suite. Et puis : l’énormité épuisante des phrases (frustrantes, fascinantes) à n’en plus finir, la tendance à prolonger une idée au maximum en long et en large, pleine de clauses, parenthèses, subordonnées, métaphores, similis… néanmoins, ça coule.

À vrai dire, je devais m’efforcer de continuer malgré un sentiment de ‘j’en peux plus’, car je m’étais fixé l’objectif de le lire – et pour ma satisfaction et afin de pouvoir dire à tous ceux que cela pourrait intéresser que j’avais lu Proust ! Je l’avoue, par amour-propre si vous voulez. Et, pour aller plus loin, d’avoir une connaissance globale de l’œuvre pour pouvoir en parler en connaissance de cause, d’aller en avant des gens – sur les plateaux de télé par exemple – qui sortent, à tout bout de champs en rigolant – ‘oh, la madeleine de Proust !’ sans y comprendre goutte. Mais comment savoir ? Snob moi-même…

En terminant chaque volume, de 500, 700, 800 pages, j’ai poussé un grand soupir d’achèvement – c’est fait, j’ai réussi – seulement pour être confronté au suivant, comme une montagne à gravir, Sisyphe, oh my god, here we go again, parce que le fleuve gigantesque de sa voix, son écriture, n’en finissait pas. Mais j’ai tenu bon.

Que dire aux gens qui demandent de quoi s’agit-il ? 

Dans le désordre je dirais : c’est une satire du ‘Monde’, le snobisme, l’hypocrisie, d’une aristocratie en décadence obsédée par la dynastie, des salons, des cliques, de l’antisémitisme et l’affaire Dreyfus. C’est un éloge de l’art, la seule vraie manière, d’après le narrateur, d’avoir une idée de ce que pensent et voient les autres. C’est une élégie au sujet du temps, de la mémoire, du sommeil, du passé. Une comédie d’erreurs de plusieurs affaires du cœur, la jalousie et l’oubli. Pour finir : un vaste et exaspérant méandre dans les Sodome et Gomorrhe du ‘vice’ – homosexualité et lesbianisme réels ou soupçonnés (à s’arracher les cheveux et défier ma résolution de persévérer dans la lecture).

Donc, pour entrer en matière, et comme exemple pour ceux qui n’ont pas lu Proust, voici un extrait typique, moyennement long, de sa dissertation sur le temps et la mémoire :

Est-ce parce que nous ne revivons pas nos années dans leur suite continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou l’isolation d’une matinée ou d’un soir, recevant l’ombre de tel site isolé, enclos, immobile, arrêté et perdu, loin de tout le reste, et qu’ainsi, les changements gradués non seulement au dehors, mais dans nos rêves et notre caractère évoluant, lesquels nous ont insensiblement conduit dans la vie d’un temps à tel autre très différent, se trouvant supprimés, si nous revivons un autre souvenir prélevé sur une année différente, nous trouvons entre eux, grâce à des lacunes, à d’immenses pans d’oubli, comme l’abîme d’une différence d’altitude, comme l’incompatibilité de deux qualités incomparables d’atmosphère respirée et de colorations ambiantes ?

À laquelle, au début, irrité par sa loquacité, je réponds en silence, ‘non, pas vraiment,’ parce qu’il impose des interrogations rhétoriques qui sont parfois indéniables, parfois incompréhensibles.

Mais, ça t’a plu ? Mis à part le ‘dur’ mentionné ci-dessus, et mes réactions cyniques, exemple cité, je l’ai lu avec plaisir. La Recherche est un festin d’écriture, un fleuve de mots soigneusement choisi, avec de beaux passages lyriques, des descriptions profondes, une radiographie des années 1890-1920, bourré de métaphores et comparaisons originales, de magnifiques images d’ombres et de lumière, de fleurs, de couleurs, de nourriture, de vêtements, de chevaux et de calèches, d’hôtels, de serveurs, de vendeurs de la rue, de cocottes et d’élégance, de la mer, de la menace de guerre. Éblouissant !

Édifiant :

Ce fut un plaisir de me plonger dans cette corne d’abondance d’érudition – histoire de France, relations franco-allemandes, littérature, peinture, musique, histoire antique, références bibliques, philosophiques. Heureusement, grâce à une connaissance raisonnable des manifestations du XIXe siècle dans ces différents domaines, j’ai pu assez bien suivre les innombrables allusions – même si mes connaissances en matière de styles architecturaux, de personnalités politiques et royales contemporaines ou du Second Empire, des œuvres fréquemment citées comme celles de George Sand, Mme de Staël ou Les Mille et une Nuits, Rabelais, Racine, Anatole France, Maeterlinck, Maupassant, Balzac ou Bergson étaient insuffisantes. Sans parler des peintres Italiens et hollandais ou encore des musiciens – pendant un moment je lisais accompagné de Wagner qu’il cite si souvent, mais non merci, j’ai préféré la voix de la plume.

Je me demandais pendant la lecture comment était reçu entre 1913 et 1921, dates du premier et dernier tomes, cet énorme compendium de connaissance historique, politique, botanique, littéraire, musicale, artistique, gastronomique, architecturale, plus les salons et ‘le Monde’ aujourd’hui disparus mais équivalant à l’époque aux film stars des 40-50 du 20eme ou aux ‘people’ et stars d’aujourd’hui. Je suppose que l’affaire Dreyfus, l’invasion prussienne de 1870, le menace des Allemands au Maroc étaient aussi familiers que les crottins de cheval, l’éclairage au gaz, les hommes en uniforme.

Mais pour tout ce que je ne connaissais pas, je suis reconnaissant d’avoir à la fin de chaque volume, des centaines de pages de notes abondantes et utiles fournies dans les éditions Folio Classique de Gallimard, me permettant facilement de faire des allers-retours pour suivre le flot ininterrompu de son récit. Évidemment, chemin faisant, j’ai accumulé par ces notes une connaissance approfondie de la naissance des sept volumes, de la manière de l’auteur de travailler, d’ajouter les « paperolles », comment il rendait fous les typographes, les éditeurs, sa secrétaire – tout un manuscrit à n’en plus finir, constamment altéré, pénible à déchiffrer. Mais…

Mais… il ne me fallait pas trop connaitre la vie de Marcel Proust car le narrateur de La Recherche, on l’a dit, n’est pas MP. Dans son premier livre, Contre Sainte-Beuve, Proust récuse la prémisse comme quoi pour comprendre une œuvre littéraire, il faut connaitre au maximum la vie intime et l’entourage de l’auteur. Marcel contredit : non, un livre parle pour lui-même de par son écriture, l’univers unique ou l’on plonge.

Le narrateur lui-même dit :

Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration.

Bon, on hausse les épaules et essaie d’oublier ce qu’on a lu (et ne devrait pas avoir lu) sur ‘le vrai’ Charlus, Oriane de Guermantes, Charles Swann et tant d’autres… Enfin, Proust compense l’ennui, presque la souffrance, que j’ai ressenti durant un diner ou salon de 150 pages, des heures à supporter le chagrin d’avoir perdu sa grand-mère, mille pages focalisées sur le soupçon du ‘vice’- par des apartés amusants, de faits divers, clins d’œil sarcastiques, des caractères farfelues, du slapstick, des scènes à mourir de rire…

J’ai tâché de suivre cette ligne, sautant les notes copieuses sur la personne de MP, tout en tâchant de me démêler de ce que je savais déjà – homosexuel, moitié juif – pour accepter que le narrateur de la Recherche ne soit ni l’un ni l’autre : un défi difficile parce que, même en sachant qu’Albertine était créée à l’image de son amant Albert Agostinelli, ses mots sur l’amour, l’obsession du lesbianisme suspect de certaines filles – rien ne sonnait vrai. (Ni les noms masculins féminisés : Albertine, Andrée, Gilberte…)

Alors, la biscotte :

Ainsi s’appelait la madeleine dans son brouillon. La madeleine, néanmoins, fait partie de la réponse à de quoi s’agit-il. Proust ou son sosie veut reconstituer le temps perdu de sa vie. Et il accomplit cela à travers des épiphanies, des Euréka où il expérimente une extase de félicité en retrouvant une sensation du passé dans le présent. En buvant une infusion de tilleul avec une madeleine effritée dans le liquide, il est au comble ; le bruit d’une cuillère le renvoie au bonheur d’écouter un marteau sur un train, des paves inégaux sous ses pieds le transportent à Venise, la vue de clochers, des aubépines, d’autres sensations encore lui donnent… la clef des chefs d’œuvres d’art, littérature et musique, la raison d’être d’écrire ce livre – the meaning of life, quoi.

Moi-même j’ai essayé la madeleine, sans arriver à une épiphanie. J’ai eu plein de « déjà vu » dans ma vie, mais être transporté dans un passé qui se recrée à l’identique ici et maintenant, non. Sauf que lorsque je hume dans ma mémoire sensorielle, la fragrance des houblons, émanant de la brasserie Courage dans ma ville natale, Reading, généralement en vélo revenant de l’école, je rentre un instant dans un moment de ma jeunesse que je peux bien qualifier de ‘félicité’.

Un autre thème récurrent se trouve dans la petite phrase d’une sonate pour piano qui infuse tant de bonheur à Swann au début et au narrateur plus loin. Cette phrase musicale – qu’aujourd’hui on peut nommer le hook – m’était plus facile à comprendre, ayant toujours 3-4 morceaux de musique qui évoquent la douleur d’un amour perdu ou en cours.

Le premier personnage qu’on rencontre, Charles Swann, un ancien playboy qui rejette ‘le Monde’ pour sa passion pour une ‘cocotte’, nous donne une esquisse de ce que sera une copie conforme de l’amour fou et jaloux du narrateur et qui, à la fin de Du Côté de Chez Swann, aura le pathos de réfléchir :

Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !

Auquel le narrateur fait écho avec :

Nous ne vivons qu’avec ce que nous n’aimons pas, que nous n’avons fait vivre avec nous que pour tuer l’insupportable amour…

Et pourtant, de même que Swann, il souffre des tortures de damné en croyant que cette fille est lesbienne et l’emprisonne chez lui pendant 500 pages, délirant de savoir si elle a ou non ‘le vice’. L’obsession avec ‘le vice’ – tout le tome de Sodome et Gomorrhe et une grande partie des autres m’ont fait grincer des dents. Mais enfin, même agaçant, l’auteur est honnête, rien à cacher, s’expose à ce qu’on ne le croie pas ou qu’on le trouve ridicule.

Cette obsession, qui commence dans A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs (le seul titre des sept que je trouvais beau) et continue tout le long de La Prisonnière et Albertine Disparue, n’a quasi rien à voir avec le thème principal de La Recherche et pourrait très bien constituer un livre à part, si on n’avait pas, par-dessus le marché, l’autre face du vice – l’homosexualité du Baron Charlus, aristocrate d’origine allemande, probablement le personnage le plus amusant, traité parfois dans des passages où on bouffonne de rire, mais quant à Albertine, on sent que c’est de la pure imagination et ça fatigue. (Merde, elle était proustienne cette phrase-ci.)

Quant à Albertine, l’héroïne en quelque sorte d’un gros segment de l’ouvrage, on a de la peine à savoir qui c’est. On n’écoute jamais ses pensées ou motivations. On sait qu’elle a une ‘énorme chevelure’ et de grands yeux. C’est presque tout. Le narrateur donne l’idée qu’il n’y avait point de relations ‘charnelles’ entre eux, mais il est capable de décrire ses parties intimes, d’une manière étrange qui en passant dénigre l’homme :

Son ventre (dissimulant la place qui chez l’homme s’enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d’une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l’horizon quand le soleil a disparu.

Outre les affaires du cœur, Marcel se focalise sur l’impossibilité des êtres humains de se connaitre vraiment. Pas mal de choses on fait écho on moi, l’énigme, par exemple, de ce que pensent les autres… de moi, de machin et bidule, d’eux-mêmes, de la vie…

Il est vrai qu’on ne sait jamais ce que pensent les autres…

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou.

La conversation même qui est le mode d’expression de l’amitié est une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien dire que répéter indéfiniment le vide d’une minute, tandis que la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, de même que la parole humaine, changée en électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue.

En effet, roman ou mémoire ou simple narration, M. se regarde tout du long, depuis le plafond pour ainsi dire, dissèque les multiples ‘moi’ de son existence et s’observe en train d’observer les autres. Ce qui rend humaine et intéressante la lecture. Bien sûr, se méfiant, soupçonnant de tout le monde, il est capable d’affirmer, dans le contexte de l’hypocrise générale :

…de sorte que chaque fois que nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives et prudentes paroles écoutées avec une politesse apparente et une hypocrite approbation, ont donné lieu aux commentaires les plus exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables.

Mais quand même il devine des pensées, ici d’Oriane de Guermantes :

Je vis avec étonnement s’insérer dans les yeux de la princesse ce trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que nos paroles à leur insu ont agitée en l’être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se traduira pas par des mots, mais qui montera des profondeurs remuées par nous, à la surface un instant altérée du regard.

À propos de ses yeux :

Tout en marchant à côté de moi, la duchesse de Guermantes laissait la lumière azurée de ses yeux flotter devant elle, mais dans le vague, afin d’éviter les gens avec qui elle ne tenait pas à entrer en relations et dont elle devinait parfois, de loin, l’écueil menaçant.

J’étais fasciné par son pouvoir d’observation – en nous rendant des descriptions minutieuses des gens, des plantes, des arbres, des églises, tout, somme toute. Curieusement et contradictoirement, le narrateur nie être un observateur.

Je ne saurais dire aujourd’hui comment Mme Verdurin était habillée ce soir-là. Peut-être au moment même ne le savais-je pas davantage, car je n’ai pas l’esprit d’observation.

Et encore :

Ici je dois dire que M. de Charlus « possédait », ce qui faisait de lui l’exact contraire, l’antipode de moi, le don d’observer minutieusement, de distinguer les détails aussi bien d’une toilette que d’une toile.

Mais, tout en disant n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, le narrateur nous surprend, car non seulement il regarde tout le monde. Il en fait des rayons-x :

Ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire mais la manière dont ils le disaient, en tant qu’elle était révélatrice de leur caractère ou de leurs ridicules ; J’avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les convives, parce que, quand je croyais les regarder, je les radiographiais.

Pas seulement radiographier mais, prédire nos WhatsApp appels-vidéo cent ans à l’avenir !

…et sa voix était comme celle que réalisera, dit-on, le photo-téléphone de l’avenir : dans le son se découpait nettement l’image visuelle…

Donc, un des plaisirs de lire ce livre est qu’il est plein de surprises. Oui, en permanence il sortune loupe d’ironie et humeur, exposant les hypocrisies, vanités, snobismes, fatuité, perversions – une radiographie du Monde, en effet. Mais quoiqu’il sorte une loupe puissante, il ne juge pas. Or il laisse d’autres émettre des jugements, genre – un duc dit, après qu’une amante de son ami a lu de la poésie dans un salon :

‘Si encore cette femme avait du talent mais elle n’en a et n’en aura jamais aucun. Cette demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu’on ne nous fera pas avaler.’ Quant à l’artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup : ‘Chez quelles dindes, quelles garces sans éducation, chez quels goujats m’as-tu fourvoyée ? Il n’avait pas un des hommes présents qui ne m’eut fait de l’œil du pied, et c’est parce que j’ai repoussé leurs avances qu’ils ont cherché à se venger.’

Et il excelle en relevant la méchanceté de quelques-unes :

Regardez la mère Rampillon, trouvez-vous une très grande différence entre ça et un squelette en robe ouverte ? Il est vrai qu’elle a tous les droits, car elle a au moins cent ans. Elle était déjà un des monstres sacrés devant lesquels je refusais de m’incliner quand j’ai fait mes débuts dans le monde

Quand une femme mariée vous dit d’un jeune homme : « Oh ! c’est parfaitement vrai que j’ai une immense amitié pour lui mais c’est quelque chose de très innocent, de très pur, je pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents », on devrait … se jurer à soi-même qu’elle sort probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n’avoir pas d’enfants.’

(Bon, la pilule PlanB n’existait pas à ce moment-là.)

Il est plaisant aussi de le voir en train de se moquer de lui-même, de son hyperesthésie (son mot à lui), et sa maladie d’asthme :

(Charlus était)…du tempérament opposé au mien, de la vitalité quasi barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon excès de sensibilité douloureuse et d’intellectualité.

Et avec autodérision, faisant dire à Françoise, servante dans la famille du narrateur depuis des lustres :

Quand est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu’un qui chuchoterait, au lieu d’entendre cette misérable sonnette de notre jeune maître qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long de ce satané couloir.

Dans sa recherche du temps, le narrateur observe fréquemment que la société réagit lentement aux nouveautés, surtout dans le contexte de l’art. On est dans le temps de l’expo universelle 1900, où les impressionnistes sont encore largement dédaignés par l’établissement artistique traditionnel. En prenant Renoir à titre d’exemple :

… chaque fois que quelqu’un regarde les choses d’une façon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens ne voient goutte à ce qu’il leur montre. Il faut au moins quarante ans pour qu’ils arrivent à distinguer.

Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui le premier jour nous semblait tout excepté une forêt. Tel est l’univers nouveau et périssable qui vient d’être créé. Il durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain original.

Devant d’autres passages je suis resté bouche bée. Un liftier dit:

C’est une grande dame que ma sœur. Elle a beaucoup d’esprit. Elle ne quitte jamais un hôtel sans se soulager dans une armoire, une commode, pour laisser un petit souvenir à la femme de chambre qui aura à nettoyer. Quelquefois même, dans une voiture elle fait ça, et après avoir payé sa course, se cache dans un coin, histoire de rire en voyant rouspéter le cocher qui a à relaver sa voiture.

En passant, d’autres surprises pour moi lecteur viennent du fait que cet asthmatique qui ne sort guère de chez lui, pourtant on le trouve – une seule fois en passant et plus jamais référencé – en vélo, à cheval, en jouant au tennis et, une seule fois, en train de jouer du piano ; aussi on le découvre offrant à son amour Albertine une Rolls-Royce, un yacht… tous ces éléments restent sans lendemain dans le texte ou dans l’histoire.

Ce que m’a interpellé le plus était l’imagerie presque extra-corporelle qu’il utilise dans des descriptions…

Peut-être vivons-nous entourés d’indications électriques, sismiques, qu’il nous faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des caractères.

Surtout en situant le temps et le mouvement :

…qu’il n’était pas possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de Pennsylvanie, ornement d’un jardin sur la falaise, entre lesquelles tient tout le trajet de l’océan parcouru par quelque steamer, si lent à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d’une tige à l’autre, qu’un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s’envoler en étant sûr d’arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu’une seule parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier pétale de la fleur vers laquelle il navigue..

Ou bien :

Quelque chose pourtant me frappa qui n’était pas sa figure que je ne voyais pas, mais la disproportion extraordinaire entre le nombre de points différents par où passa son corps et le petit nombre de secondes pendant lesquelles cette sortie s’exécuta. De sorte que je pensai – je ne dirai pas même à la tournure, ni à la sveltesse, ni à l’allure, ni à la vélocité de Saint-Loup – mais à l’espèce d’ubiquité qui lui était si spéciale.

Le garçon s’élançait dans toute cette vaste étendue, parfois au loin, dans la salle à manger, parfois plus près, on l’apercevait tantôt ici, tantôt là, comme des statues successives d’un jeune dieu courant

Imagerie poétique :

La vue, par exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les caractères de son titre les rayons de lune d’une lointaine nuit d’été

Aux branches les dernières feuilles convulsées ne suivaient le vent que de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant, elles tombaient à terre et le rattrapaient en courant.

Des idées et phrases époustouflantes :

L’immense être humain appelé France et dont même au point de vue purement matériel on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion de millions d’individus qui comme des cellules aux formes variées replissent comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre…

Les gens vont d’habitude à leurs plaisirs sans penser jamais que, si les influences étiolâtes et modératrices venaient à cesser, la prolifération des infusoires atteignant son maximum, c’est-à-dire faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues, passerait d’un millimètre cube à une masse un million de fois plus grande que le soleil, ayant en même temps détruit tout l’oxygène, toutes les substances dont nous vivons ; et qu’il n’y aurait plus ni humanité, ni animaux, ni terre…

Rien compris, mais ça m’a plu.

Et pour finir avec les poétiques :

Je me rappelle les temps chauds qu’il faisait alors, où du front des garçons de ferme travaillant au soleil une goutte de sueur tombait verticale, régulière, intermittente, comme la goutte d’eau d’un réservoir, et alternait avec la chute du fruit mûr qui se détachait de l’arbre dans les « clos » voisins.

J’entends le bruit sourd des fruits qui tombent au sol.

Enfin, ou presque, ce qui de temps en temps nous sauve des passages ennuyeux – les salons, le vice – c’est que Proust parsème la narration avec des encouragements à continuer : 

En effet, disons (pour anticiper de quelques semaines sur le récit que nous reprendrons aussitôt après cette parenthèse)

On verra, en effet, dans le dernier volume de cet ouvrage…

Quant à un des thèmes primordiaux de La Recherche – seulement l’art, et surtout la littérature – peuvent nous donner le sens de la vie qui est caché dans les plis du temps du passé, et c’est pour cela que, après 3,500 pages et 40 ans de vie, je vais écrire le livre (qu’on vient d’avaler).Et je reconnais, difficile de dire à mon fils qu’il manque tant en ne lisant – il lui manque des mondes :

Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, pleinement vécue, c’est la littérature.

Je ne peux pas terminer sans mentionner les multiples références à Proust que j’ai lu pendant et après le marathon. Certains sont de quelques lignes voire paragraphes. D’autres des essais long et détaillés, dont Vladimir Nabokov, une lecture de 20 pages livrée aux étudiants de Cornell University rien que pour le premier tome, Du côté de chez Swann, mais couvrant toute l’oeuvre du point de vue de style, superpositions et temporalité. Ensuite, son contemporain Edmund Wilson, un essai de 50 pages dans le livre de critique littéraire Axel’s Castle. (le titre se rapporte à Axël, un poème en prose de Auguste Villiers de l’Isle-Adam, analysé par Wilson dans le livre, avec Rimbaud).

Il parait que tout le monde a quelque chose à dire au sujet de La Recherche. Rien que de dans ma propre bibliothèque j’ai trouvé ‘Proust’ dans l’œuvre de : Nabokov et Wilson, Virginia Woolf, Orhan Pamuk, George Steiner, Walter Benjamin, Julia Kristeva, Siri Hustvedt, Aldous Huxley, Joyce Carol Oates, Jane Smiley, John Updike, Alain de Botton, John Buchan, Sebastian Faulks, Gore Vidal, Malcolm Cowley, Maurice Baring, David Lodge, Nadine Gordimer, Catherine Cusset, Olivier Rolin, Norman Mailer et Patricia Highsmith.

Oui, beaucoup d’anglophones, comme moi, et surement il y autant de français que j’ignore, mais j’ai une superbe collection d’essais : ‘Proust’, Collection Génies et Réalités, de Hachette, avec Antoine Adam, François-Régis Baside, Emmanuel Berl, José Cabanis, Pascal Fieschi, Matthieu Galey, Jean Grenier, Thierry Maulnier, Jean-François Revel, Gilbert Sigaux. Et, pour ne pas nommer les présentations, notes et annexes de merveilleux gardiens dans les éditions Folio et GF Flammarion : Jean Milly, Bernard Brun, Antoine Compagnon, Eugène Nicole, Thierry Laget, Jean-Yves Tadié, Pierre-Louis Rey et Brian G. Rogers, Anne Chevalier et Pierre-Edmond Robert.

Même si certains anglophones se plaignent de ‘l’ennui’ de certains passages de Proust, globalement tous le reconnaissent pour un écrivain majeur. Wilson appelle La Recherche ‘le meilleur livre philosophique de tout temps.’ Patricia Highsmith commente ‘qu’il faut relire Proust tous les trois ans.’

La plus cruelle des critiques étant celle d’Aldous Huxley dans Eyeless in Gaza où un personnage dit :

Comme je déteste le vieux Proust, cet asthmatique chercheur du temps perdu, à jamais accroupi dans le bain tiède de son passé ressassé. … ramassant des éponges pleines de sa propre soupe épaisse pour s’en presser le contenu sur le visage…

Mais une des plus élogieuses vient de Virginia Woolf :

Ah ! si seulement je pouvais écrire comme ça ! m’écriai-je. Il faut poser le livre et retenir son souffle. Le plaisir devient physique – comme le soleil, le vin, les raisins, une sérénité parfaite et une vitalité intense, le tout réuni. Ce qui caractérise Proust, c’est cette combinaison d’une sensibilité extrême et d’une ténacité hors du commun. Il est aussi résistant que du boyau de chat et aussi éphémère que l’éclosion d’un papillon. Et il m’influencera, je suppose, tout en me mettant hors de moi à chaque phrase que j’écrirai. Tout ce que j’écris est insipide !’

Conclusion : ça y est, j’ai lu Proust. Est-ce que j’en suis enrichi ? Probablement. Au moins, je vais pouvoir comprendre les multiples personnages et thèmes qui surgissent constamment dans la littérature contemporaine et passée. Mais je doute fort de le relire un jour. Il y a tant d’autres auteurs à découvrir et, qui sait, peut-être que j’ajouterai moi-même quelques pépites à la table déjà débordante…